LIBÉRATION DE GUINGAMP
LE 7 AOÛT 1944
PAR LES FTP DU MAQUIS DE PLOUISY
extrait du fascicule "HISTORIQUE DU MAQUIS DE PLOUISY",
réalisé par le Lieutenant FTP Louis PIRIOU
Louis PIRIOU
Charles LE GALLOU
Le 7 août 1944
La veille déjà les nouvelles étaient bonnes. Mais dès les premières lueurs du jour une effervescence inaccoutumée régnait sur le plateau de Kerprigent, transformé en une énorme ruche où des préparatifs fiévreux s'activaient. Dans tout le maquis, d'ordinaire silencieux et effacé, les cris, les rires fusent et s'entrecroisent, tandis que les maquisards, les yeux brillants de joie, s'affairent aux travaux du camp et au nettoyage des armes. Tout cela fait penser à une fleur restée longtemps fermée et qu'un beau soleil vient de faire éclore brusquement.
Les événements se précipitent, les blindés américains déferlent à travers la Bretagne, aidés par les troupes du maquis. Aujourd'hui ou demain nous serons libres d'ailleurs, pratiquement, nous le sommes déjà car, depuis trois jours, nos sections contrôlent toutes les routes au nord de Guingamp empêchant tout mouvement ennemi et, en cette aube du 7 août, chacun de nous sent que cette heure tant espérée depuis quatre longues années, l'heure pour laquelle nous avons tant lutté, celle de la vengeance, a enfin sonne.
Il ne reste plus qu'à porter au Boche l'estocade finale. Pour cela, tous ces hommes grisés d'espérance sont prêts à servir les armes qui, alignées sur des bâches, auprès de l'énorme pavillon tricolore qui indique aux avions alliés notre nationalité, n'attendent que le moment de cracher sur l'ennemi le feu de la liberté.
Depuis l'après-midi les explosions se succèdent, les Boches font sauter leurs dépôts de munitions. Les chars américains ne doivent plus être loin l'heure H approche.
Rassemblés par sections, l'arme à portée de la main, les gars du maquis attendent avec une impatience fébrile l'instant où ils entreront en action pour le combat de leur vie.
Jeunes traqués pour le STO, depuis des mois combattants sans uniformes et souvent sans armes, vétérans de la guerre 14-18, venus apporter le concours de leur bonne volonté en ceshdécisives, tous se sentent enflammés par la certitude de retrouver, dans quelques heures, cette liberté que l'envahisseur nous avait ravie depuis quatre longues années.
17h !...
L'ordre est donné de marcher sur Guingamp. Enfin chacun est prêt et ne demande qu'à partir. Les vieux maquisards que depuis longtemps la vigilance boche a empêchés de se rendre chez eux, retiennent difficilement des hurlements de joie, car il faut avoir connu la dure vie du maquis, la souffrance des marches forcées, le ventre vide, à travers les embuscades ennemies, le sommeil de bête harassée dans un fossé de la route trop longue, la douleur de voir les frères, les camarades de lutte, tomber sous les tortures, les pelotons d'exécution, pour savoir ce que put être l'émotion qui nous étreignit à l'arrivée de cet ordre.
17h15
Départ pour Guingamp en passant par Plouisy. Le moral est magnifique.
18 heures
Défilé devant le monument aux morts de Plouisy, où nous arrivons sous les acclamations de la population en délire.
Drapeaux français et alliés sont sortis subitement des cachettes où ils étaient tenus en réserve pour le grand jour et donnent au bourg un aspect qui paraît grandiose aux broussards que nous sommes.
18h15
Minute de silence devant le monument aux morts de 1914-1918. Raidis dans un garde-à-vous, où chacun met toute son âme, les vétérans du groupe "Algérie", les hommes de tous les "coups durs", pleurent leur émotion et leur joie en même temps que leurs frères d'armes, disparus dans la grande tourmente qui se termine et qui n'ont pas eu, comme eux, la chance de voir ce jour grandiose.
Mais la tâche n'est pas terminée. Il nous faut maintenant descendre à Guingamp, que, d'après les renseignements, les hommes de Kéribot commencent déjà à attaquer.
Nous avons environ parcouru cinq cent mètres en direction de la ville, lorsque l'avant-garde tombe sous un feu violent venant des champs bordant la route.
C'était un fort détachement boche qui, défendant le flanc nord-ouest de Guingamp, avait pris position sur les routes de Plouisy et de Tréguier, et qu'il fallut repousser pied à pied jusqu'à Pont-Ezer, d'où il se replia sur le bois de Roudourou, où une partie fut capturée le lendemain.
Cette manœuvre nous avait coûté deuxhet demie, et c'est seulement à la tombée de la nuit que nous fîmes notre entrée à Guingamp, accompagnés d'une section de Kéribot qui nous avait rejoints à Rumarquer.
Le 8 août 1944
9h
Défilé dans Guingamp sous les acclamations enthousiastes de la foule, qui ne ménage pas ses applaudissements aux FTP qui l'ont si souvent fait vibrer par leurs actions contre l'occupant, à l'époque où celui-ci était encore le plus fort.
Nouvelles émotions devant le monument aux morts, où des parents retrouvent leurs fils qu'ils n'ont pas vus depuis des semaines, tandis que la Marseillaise, reprise en chœur par la foule avec une ferveur de prière, soulève une ardeur patriotique, exaltée en ce jour de libération, et pendant que le drapeau du maquis, symbole de ce pourquoi nous avions tant lutté, s'incline devant la pierre du souvenir aux morts de l'autre grande guerre.
Dans l'après-midi, les patrouilles du maquis procèdent au nettoyage de la région, tandis que le gros de l'unité est cantonné au Petit-Paris. Cinq Allemands sont fait prisonniers à Kergré, en Ploumagoar, six à Pabu, trois à Saint-Léonard.
Dans la soirée, c'est le retour à Plouisy, où le cantonnement est pris au maquis pour la dernière fois.
Le 9 août 1944
Départ pour Pontrieux, mise en place des avant-postes sur Lézardrieux et Tréguier. Quatre sections de la compagnie Charles Le Gallou (1), qui compte maintenant trois cent cinquante hommes, sont engagées dans ces opérations.
Soixante-quinze prisonniers sont capturés, par ces avant-postes au cours d'engagements locaux pendant la période allant du 9 au 15 août.
(1) Charles Le Gallou, jugé, condamné à mort et fusillé par les Allemands le 6 mai 1944 au camp de manœuvre des Croix en Ploufragan près de Saint-Brieuc.